Interview

Jessica Evrard

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11 Minutes

Exifs

Nom / Jessica Evrard
Age / 33 ans
Situation familiale / Célibataire, pas d’enfants
Localisation IRL / Aix en Provence

Style de photo / De nature curieuse, donc touche à tout . Même si mon domaine de prédilection reste le portrait (autoportrait compris)
Date de début de photo / 1995
Apprentissage / Autodidacte jusqu’à ce que j’intègre l’ENSP en 2014
Statut / Auteur photographe
Date de début d’activité / Décembre 2014

Photographe préféré / Si seulement il n’y en avait qu’un !!! Mais pour ne pas donner un milliard de noms : Sally Mann , Francesca Woodman, Tomohide Ikeya, Nicholas Alan Cope, Hannes Caspar, Ilya Rashap …
Chanson préférée / Aucune en particulier. Je suis plutôt branchée trip-hop ( Archive, Sbtrkt, Son Lux, Portishead … etc ) rock ( Marilyn Manson, Nirvana, David Bowie, Lou Reed … ) et les chansons à texte qui font écho en moi ( Mano Solo, Benjamin Biolay, Joseph D’anvers pour n’en citer que quelques uns ). En boucle sur mon ipod : icommensurable coup de cœur du moment: Buridane.
Film préféré / Phantom of the paradise
Livre préféré / Je ne peux pas en donner un seul , mais je vais m’en tenir à deux ( ce qui est déjà un GROS effort ) : L’écume des jours ( Boris Vian ) et Alice aux pays des merveilles ( Lewis Carroll ).
Citation préférée / ” L’enfer, ce n’est pas les autres, c’est l’obligation de vivre avec eux. Le mieux consiste donc à construire un donjon solitaire avec le ciment de son rêve suffisamment solide pour que le ressac du monde extérieur s’y fracasse. » ( Sylvain Tesson )
Région préférée / Asie
Gourmandise préférée / Choooocoooolaaaatttttttt !!!! Et foie Gras ^^

Une journée type en 5 mots / Café — cigarette — appréhension — photo - exorcisme

Appareils photo / Numérique: Canon 5 D mark II — mes deux objectifs fétiches : Canon 28 — 70 L et Canon 40 mm pancake / Argentique: Pentax ME Super ( héritage de mon papa, qui me suit depuis mes 15 ans ) — 50 mm 1,7 + 135 mm 3,5 / Canon eos 650 — 50 mm 1,4 et Rolleiflex 2,8 F ( que je dois faire réviser depuis des lustres )
Logiciels / Photoshop CS6

Jessica Évrard

Tu as commencé la photo en autodidacte, pourquoi cette envie de suivre une école après plusieurs années de pratique ?
Adolescente, j’avais déjà dans l’idée de suivre des études en rapport avec la photographie. En fin de troisième, au moment où l’on doit doit remplir un dossier concernant le choix des lycées, j’avais demandé en premier choix d’intégrer une seconde option audiovisuel sur Aix en Provence. Habitant dans le Var, ce choix nécessitait une dérogation. Mon dossier n’a malheureusement pas été accepté. J’ai donc suivi une seconde générale, en gardant dans l’idée que je pourrais toujours tenter d’intégrer l’ENSP après mon bac et deux ou trois ans de fac. Les circonstances ont fait que n’ai pas pu suivre ce schéma d’études jusqu’au bout. Quand l’an dernier, Julia, mon accompagnatrice de projets artistiques et culturels, m’a suggéré de tenter un concours me permettant d’intégrer cette école, j’ai sauté sur l’occasion. Je me suis donné les moyens de réaliser ce rêve de gosse, dans un premier temps, puis surtout parce j’avais tendance à me décourager très vite , et mon autodidaxie ne suffisait plus à me faire avancer. Je ressentais le besoin d’être encadrée et guidée méthodiquement pour ne pas baisser les bras. J’ai alors tenté ma chance en remplissant un dossier, sans y croire véritablement. Quand l’école m’a appelé pour m’annoncer que j’avais été retenue, j’ai été tellement surprise que j’en ai pleuré de joie et de soulagement.

Il y a une très belle maîtrise de la lumière dans tes clichés, est-ce que ton expérience de modèle t’a aidé à te former à ce niveau là ? (et qu’est-ce que cette expérience t’a apportée d’autre ?)
J’éprouvais cette irrépressible nécessité de manifester ce malaise en jouant un rôle ( parce que parfois, la photographie peut être considérée comme de la comédie silencieuse ) par peur de me livrer entièrement. Au fur et à mesure de mes collaborations, j’ai appris à apprivoiser mon image et à retrouver cette part de moi même que j’avais perdu. Je me suis redécouverte en prenant conscience qu’au delà de la fille déterminée et sûre d’elle que je m’évertuais à paraitre dans mon book, il y avait une toute autre personne. Fragile mais bien présente. Vivante. Je pense que certaines rencontres dans le cadre de mon activité de modèle y ont grandement contribué. J’ai rencontré de belles personnes, créée des liens plus ou moins proches avec certaines, puis de nature curieuse, et toujours très passionnée par tout ce qui touche à l’image, j’ai pris l’habitude d’échanger avec ces personnes, en observant leur façon de procéder et en dissertant sur la photographie et ses différentes techniques. J’ai entretenu une relation de 3 ans avec un photographe très pédagogue qui m’a remise à niveau sur beaucoup de choses. J’étais assistante lumière durant ses shootings, et cela m’a, en effet, beaucoup appris sur la gestion de l’éclairage artificiel. C’est ainsi que petit à petit, je suis revenue doucement de l’autre coté de l’objectif.

Tu photographies en numérique et en argentique, comment et pourquoi choisis-tu l’un ou l’autre ?
J’ai commencé la photographie en argentique. Introvertie et réservée, j’ai toujours eu ce blocage, cette incapacité de communiquer verbalement avec mes proches, j’étais mal à l’aise avec les émotions qui pouvaient m’habiter et ne parvenais pas à les extérioriser. Alors j’ai fait du théâtre, puis j’ai essayé d’écrire. Enfin, j’ai découvert la photo. Je photographiais tout ce qui m’entourait ( maladroitement certes ) à la façon d’un journal intime imagé. Puis en visionnant les images, aussi techniquement imparfaites puissent elles être, j’ai pris conscience que j’étais capable de m’exprimer par ce biais, parce que cela me permettait de montrer les choses sans forcement avoir à les expliquer. C’est à ce moment que j’ai entrepris mes premiers autoportraits. Je faisais développer mes films par correspondance et les faisais expédier en contre remboursement. De manière à ce que ce soit mon père soit dans l’obligation d’ouvrir au facteur pour le payer et, du coup, avoir accès à mes images. C’est le seul moyen que j’avais trouvé à l’époque pour communiquer avec lui et lui faire passer des messages.
Je me suis mise au numérique très tard ( 2011 ) en empruntant le 5 D de mon compagnon à l’époque pour me familiariser avec. J’ai d’abord fait mes premiers tests par le biais de l’autoportrait. Puis j’ai demandé à mes amies ( proches donc pas trop exigeantes sur mes compétences d’amatrice ) de servir de cobayes. Je n’ai jamais eu la même approche avec la pratique numérique. Je l’utilise pour tester des choses, parce que le droit à l’erreur est permis, on peut voir le résultat dans l’immédiat et se corriger sans avoir à attendre le développement et sans investir des sommes considérables en pellicules. Je privilégie l’argentique pour des choses plus personnelles, des autoportraits, notamment. Ou des bribes de mon quotidien, des détails qui m’émerveillent et me touchent. Je choisis certainement de graver certaines choses sur un film plutôt que sur un capteur dans le but inconscient de retrouver ” l’enfant sauvage ” qui sommeille en moi… Ou peut être est ce seulement un simple automatisme lorsque je choisis d’immortaliser des choses relatives à ma vie privée… Je l’ignore.

On sent dans la plupart de tes photos un besoin d’exorciser tes démons, et tu en parles d’ailleurs dans les “exifs”, la photo est un exutoire essentiel pour toi ?
Oui, en effet, exutoire est le mot juste. Comme je l’ai dit précédemment, je m’exprime essentiellement par mes images. J’ai beaucoup de mal à gérer mes émotions quotidiennement et j’ai tendance à encaisser énormément de choses et me taire. Quand trop de choses s’accumulent et que j’ai besoin de les faire sortir pour avancer, je fais des autoportraits. C’est généralement une pulsion sur l’instant, un peu comme un instinct de survie. C’est, à ce jour, la thérapie la plus efficace que j’ai pu trouver pour me me décharger émotionnellement et me libérer de mes angoisses.

Tes séries semblent crées de manière très instinctive, est-ce le cas de toutes ?
Je dirais que c’est très souvent le cas. Lorsque je choisis d’aborder un thème lors d’une série, c’est toujours un thème en rapport avec ma personnalité ou avec mes ressentis actuels. J’essaie de trouver des modèles qui puissent naturellement coller à mes projets en restant elle mêmes, sans avoir nécessairement à jouer un rôle. J’essaie de prendre le temps d’une première rencontre préalable à la séance, afin de pouvoir observer et analyser chaque personne que je prévois de photographier. Je pense que je ne cherche pas nécessairement des modèles, un physique ou une plastique, mais des personnalités touchantes de sincérité avant tout. Dans ma série ” Anti Body ” , par exemple, je n’y ai inclus que des personnes réellement atteintes de troubles identitaires . Mes recherches sont plus difficiles car très ciblées, mais émotionnellement, le jeu en vaut la chandelle, à mon sens.

A quel moment te vient le besoin ou l’envie de faire un autoportrait ? Et pourquoi exprimer certaines choses ainsi plutôt qu’avec des modèles ?
Mes autoportraits sont davantage réalisés sur l’instant d’une émotion ou d’un trop plein d’événements qui, gardés trop longtemps sous silence, ont besoin de sortir. Je les fais pulsionnellement et compulsivement, par nécessité. Mon travail avec mes modèles sont plus l’objet d’une recherche, d’une longue réflexion sur un sujet. Il y a toute même une petite part de moi dans ces travaux puisque je choisis de traiter de sujets axés sur mes propres interrogations.

Dans tes portraits, tu disparais et tu nous donnes l’impression de partager des moments intimes dans la vie de tes modèles, que cherches tu à faire ressentir ou à exprimer pas ces prises de vue ?
Je cherche à faire des images qui parlent et racontent une histoire avant tout, en mettant en avant l’émotion. Il faut savoir que je suis généralement timide, stressée et peu sûre de moi au tout début d’une séance de portrait, j’ai en moyenne une grosse demi-heure durant laquelle je suis en phase d’observation. Je laisse mon modèle faire et évoluer comme elle le sent. Une fois cette première phase passée, j’ose un peu plus, je commence à guider, en discutant, ce sont souvent des questions assez personnelles sur les ressentis, le vécu, la vie privée… Je cherche à lui faire oublier l’appareil, qu’elle se focalise sur autre chose. Et j’essaie d’être suffisamment efficace et prendre ce qu’elle veut bien me donner. En dernier lieu, je tente de faire le clown, en sautant, dansant, et je l’invite à faire pareil pour la faire se défouler, ou alors je raconte des anecdotes pour la faire rire. Ce que je cherche à mettre en avant dans ce type d’images, c’est la personne, telle qu’elle est, dans sa sincérité la plus absolue. Qu’il s’agisse de ses failles ou de sa spontanéité la plus joviale. Je crois qu’en fait, je suis en quête d’instants vrais. Peut-être que je me cherche aussi un peu dans chaque regard que j’immortalise… Peut-être est ce aussi ma façon de m’ouvrir aux autres. Qui sait … Je ne le sais pas moi même véritablement. J’agis un peu sur l’instant sans trop réfléchir.

Beaucoup de lecteurs de F/1.4 se posent la question de s’inscrire à une école de photographie, peux-tu nous expliquer en quelques mots ce que l’ENSP t’a apporté ?
De la confiance en moi, avant toute chose. J’avais une cruelle estime de moi même et de mon travail photographique à mon arrivée dans les lieux. Les premières fois que j’ai eu à me présenter devant les autres élèves et les professeurs en expliquant ma démarche et mon parcours ont été très angoissantes. Je ne parle même pas de la première fois que j’ai eu à montrer mon premier exercice de prise de vue en le commentant à voix haute devant toute la classe. Une véritable épreuve pour l’handicapée de l’expression orale et en public que je suis. Mais j’ai eu la chance de tomber sur des enseignants qui ont su s’adapter à mes faiblesses pour me faire progresser. Je pense notamment à mon prof de reportage qui n’a pas eu peur de me bousculer et à me faire affronter mes peurs les plus ancrées ( prioritairement me confronter aux autres ) afin de me prouver que j’étais capable d’encaisser davantage de choses que je ne le pensais et qu’en réalité, ma pire ennemie n’était autre que moi même. J’ai trouvé la pédagogie de l’ENSP remarquable grâce à la facilité d’acclimatation que j’ai pu ressentir, ainsi que de l’organisation parfaitement adaptée à mes besoins. Ma formation au sein de cette école a été l’expérience scolaire la plus enrichissante que j’ai pu connaitre à ce jour.

Dans ta série Anti-Body tu abordes le thème de l’identité, peux-tu nous raconter comment s’est montée la série et quelle part ont pris les modèles dans le processus de création ?
Cette série a commencé avec ma muse, Nell. Je ne peux me permettre de vous raconter tous les détails par respect de sa personne et par souci de discrétion quant à sa vie privée. Mais après une mure réflexion, j’ai choisi de la photographier en masquant partiellement son identité ( seules sa bouche et ses mains étaient visibles et reconnaissables ). En développant les images ( le premier test a été réalisé en argentique et polaroid ), j’ai été profondément touchée. Cette dépersonnalisation volontaire, sorte de déshumanisation, m’a bouleversé d’émotion et m’a donné envie d’approfondir davantage mes recherches, jusqu’à me pencher sur les écrits du psychanalyste Didier Anzieu, et sa théorie du « moi peau ». J’ai donc choisi d’aborder le thème de la crise identitaire en me basant sur ses écrits. Anti-Body est donc une série réalisée en deux temps : d’abord une rencontre en face à face, afin d’analyser les faiblesses dont souffre chaque modèle, et de ce fait définir sur quelle faille personnelle et intime je peux travailler, le but étant de dissimuler partiellement l’identité de chacun derrière un accessoire symbolisant chaque cicatrice émotionnelle. Je réalise les images dans un second temps, quelques jours plus tard.

Pour revenir sur la photographie comme exutoire, il me semble que ta série “Isolement respiratoire”, en est l’exemple le plus frappant. Peux-tu nous en dire plus sur cette série introspective ?
Je me suis retrouvée hospitalisée en février 2014. Je me trouvais dans une période moralement difficile, suite à une longue accumulation d’événements éprouvants dans ma vie personnelle. Je me suis retrouvée seule face à moi même, avec pour seule activité de subir les va et vient du personnel soignant ( médecins, infirmières, étudiants … ), qui m’examinaient sous toutes les coutures plusieurs fois par jours, et je me lassais de répondre à leur questions qui étaient les mêmes à chaque fois. Je vivais très mal cette claustration, car les souvenirs de toutes mes hospitalisations précédentes refaisaient surface. Je me sentais comme coincée dans un engrenage, bloquée dans une boucle sans fin. A l’extérieur de ma chambre, les gens vivaient leur vie, alors que je tentais désespérément d’oublier la mienne. J’ai réalisé cette série d’autoportraits pour combler le vide, le silence et cette interminable attente. C’était une nécessité viscérale. Si je n’extériorisais cette expérience que j’encaissais littéralement comme un châtiment, j’avais peur de sombrer dans la folie et ne plus en sortir… Je pense que « photo-thérapie » est le terme le plus adapté à cette série …

Sur ton site tu nous présente aussi quelques photos de voyage, as-tu des envies ou des projets de reportage ?
J’ai surtout un besoin constant de m’évader, prendre le large, partir ailleurs pour lâcher prise. Donc dès que l’occasion se présente, je voyage. Pour voir autre chose, partir en quête de nouvelles expériences, mais surtout, pour faire le vide. Durant ces escapades, je photographie instinctivement des détails qui me touchent, que cela soit des paysages devant lesquels je m’émerveille, des visages qui m’interpellent, des scènes de vie. Et je partage ces images dans le but d’inviter les autres au voyage. C’est une approche plutôt reportage que ce que j’ai l’habitude de faire, en effet. Mais j’avoue que cette pratique me séduit assez. Pour l’instant, je n’ai pas en tête de projets particulier à ce sujet … A creuser …

Merci Jessica !

Interview Jessica Evrard
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