Interview

Julie de Waroquier

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5 Minutes

Exifs

Julie de Waroquier, déjà interviewée dans un épisode vidéo de F/1.4, nous fait l’honneur de nous livrer en exclusivité, les dessous de sa dernière série «Doppelgänger». En effet, elle a choisi de diffuser une à une les 18 photos de l’histoire du 1er au 18 décembre. Ce soir, c’est donc le cliché final qui est diffusé. C’est donc le moment idéal pour en savoir plus sur sa dernière création et de vous présenter la série complète !

Présentation de «Doppelgänger» par Julie

Cette série fonctionne de façon narrative : j’y raconte une histoire avec un début et une fin. J’ai ainsi inventé un personnage qui s’invente un ami imaginaire, un double d’elle-même. Au début, on croit donc regarder des jumelles. Mais on découvre peu à peu qu’il n’y a qu’une seule personne, souffrant d’un trouble psychique. On peut aussi imaginer qu’elle vit avec le souvenir d’une sœur disparue.
En plus de ce travail sur la représentation de la psychose, j’ai voulu avec ce projet questionner le rôle de la photographie, son rapport au monde. En effet, on attend traditionnellement de la photographie qu’elle nous montre le réel ; or, les images numériques, généralement retouchées, font souvent polémique, ne capturant plus « l’instant décisif ».
Dans cette série, les images réalisées au réflex numérique sont de fait retouchées et illustrent l’imaginaire du personnage, qui projette son double fantasmé ; elles côtoient des clichés instantanés (pris à l’Instax) qui eux révèlent la réalité extérieure, brute, apparaissant ainsi comme témoignages d’un monde prétendument objectif. La succession des images joue avec la perception du spectateur et questionne de la sorte le rapport de la photographie à la vérité. À terme, on ne sait plus ce qui est rêvé ou réel. La photographie demeure alors dans l’ambiguïté, entre objectivité et subjectivité, entre témoignage et fiction… tout comme le personnage oscille entre fantasme et réalité.
Le syndrome de « l’ami imaginaire » est une névrose caractérisée par un dérèglement excessif de l’imagination. Fonctionnant comme mécanisme de défense face à une situation hostile, ce trouble de la personnalité se manifeste par la création d’un compagnon rassurant. Cet ami est une projection fictive, n’existant que dans l’esprit de la personne qui le crée : la vie intérieure est privilégiée et le monde extérieur délaissé. Fréquents, et considérés comme anodins durant l’enfance, les amis imaginaires peuvent perdurer jusqu’à l’âge adulte, révélant alors potentiellement un mal-être profond.

Julie de Waroquier

Julie de Waroquier

Lorsque j’ai découvert ta série, je me suis dit : “Ça fait vraiment numérique, synthétique et même un traitement décontrasté à la mode”. C’était voulu ?
J’ai cherché un traitement neutre pour les images numériques ; peu connoté, peu tape-à-l’œil, afin qu’elles semblent simplement « normales ». Il fallait aussi qu’elles aient un aspect lisse car les images numériques représentent l’imaginaire du personnage, qui justement lisse le réel, atténue la souffrance. Il fallait que ce soit un monde rassurant. L’idée était de refléter l’aspect faux, trop beau pour être vrai. C’est aussi pourquoi la dernière image numérique (la révélation dans le bain) est traitée différemment, plus en dureté, quand le réel rejoint l’imaginaire.

Pourquoi intégrer de l’instax dans l’univers avec la photo dans la baignoire (et donc forcément un monde plus moderne) ?
En fait, la série se divise comme en trois chapitres. D’abord, on a trois images qui nous montrent deux femmes identiques, on pense donc logiquement être face à des jumelles. On est, en réalité, dans l’imaginaire du personnage, qui s’invente une amie fictive. Dans un deuxième temps, les clichés instantanés viennent s’intercaler, qui dévoilent peu à peu le réel et la solitude du personnage : on découvre qu’elle est seule, et qu’il n’y a pas de jumelles. Enfin, le réel rejoint l’imaginaire dans un dernier moment, la solitude des Instax contamine la dualité des images numériques : le personnage se retrouve seul sur les dernières images numériques. Et la photo dans la baignoire fait la transition entre les deux derniers chapitres ; c’est la prise de conscience du réel. Le personnage coule au milieu d’images qui prouvent sa solitude. Il était important que numérique et argentique se rejoignent physiquement dans une image, afin que le monde réel rejoigne le monde psychique. La prise de conscience est douloureuse néanmoins, et c’est pour cela que le personnage semble se noyer ; c’est aussi pour cela que son visage est trouble : elle retrouve son véritable visage, sa véritable identité, sans la dualité fictive.

La photo serait-elle notre amie imaginaire ? Ou plutôt l’occasion de s’en trouver ? De rêver son “réel” ?
Il y a un peu de ça : en photo, on peut s’éloigner de ce qui est pour créer autre chose. Mais rêver le monde n’est pas forcément le dénigrer, c’est une façon de le regarder autrement, depuis un autre point de vue. Comme un miroir reformant.
Pour le personnage en revanche, la photographie est le témoin impitoyable d’un monde réel et objectif (en apparence).

Avec la 12ème et 13ème photo, je m’aperçois que la fille qui va bien c’est l’imaginaire…
J’ai essayé de créer des personnages ambivalents. Sans aller jusqu’au double maléfique, l’amie imaginaire est censée compenser les faiblesses de la personne réelle, la rassurer dans un monde hostile ; il est donc normal que la compagne fictive aille mieux ou démontre davantage de force.

Vu le contraste très fort sur les Instax, pour toi, le monde imaginaire est donc forcément plus doux ?
Pour le contraste, je n’ai pas vraiment eu le choix, je suis dépendante du traitement imposé par l’appareil. Je voulais conserver cet aspect brut qui connote le réalisme des images instantanées. Mais dans cette série, en effet, l’imaginaire est plus doux, puisque le personnage s’y réfugie pour chercher un monde meilleur. C’est un monde illusoire néanmoins, un faux bonheur. C’est aussi pour cela que le double affiche des expressions ambivalentes, pas toujours rassurantes : l’imaginaire est grinçant.

Cette dernière photo prise à l’Instax me laisse l’idée que la jumelle existait vraiment. Quelle est la signification de cette fin ?
Toute la série repose sur l’opposition entre monde intérieur et extérieur, imaginaire et réel, subjectif et objectif, numérique et argentique. Tout au long des images, les Instax représentent le monde réel, objectif et les clichés numériques, à l’inverse, montrent le monde imaginaire, subjectif.
Pour beaucoup, les images truquées ne sont pas des « vraies photos », parce qu’elles mentent ; elles ne montrent pas « l’instant décisif ». J’ai joué le jeu de ces personnes. J’ai fait semblant : les images argentiques semblent prendre le dessus, et le réel rattrape l’imaginaire, quand le personnage reconnaît sa solitude. C’est la victoire du réalisme objectif. Mais je ne voulais pas conclure ainsi. La dernière image est un Instax truqué, retouché, afin de tout remettre en question : les Instax sont censés montrer le monde réel et la solitude, or à la fin, ils montrent les jumelles. D’une part, c’est une manière de dire que l’imaginaire est tout aussi réel que le monde brut ; ce n’est pas parce que c’est mental que ça n’existe pas.
Mais c’est aussi un clin d’œil rappelant que la photographie n’a pas à montrer le monde tel qu’il est, qu’elle n’a pas à être réaliste. Elle joue avec le réel sans en être tributaire, et c’est précisément ce rapport qui est passionnant.

Est-ce que cette série a un rapport avec ta toute première, celle sur la gémellité ?
Pas vraiment. La première série sur les jumeaux avait un tout autre sens (je m’interrogeais sur ce qui peut encore nous étonner dans notre société). Mais c’est la même fascination pour la gémellité qui m’a poussé à faire les deux séries, c’est certain.

Pourquoi un changement de format sur deux photos de la série ? (Hormis la première qui se veut reproduire un format ancien)
Pour la photo avec la baignoire, je renverse la perspective car on est face à un basculement du personnage, de l’imaginaire au réel. Pour la photo avec les mains enrubannées, c’était simplement car le cadrage fonctionnait mieux ainsi – cela a permis par ailleurs de dynamiser visuellement la lecture de la série.

Cette série a été shootée en une journée. Comment as-tu mûri le projet ? Pourquoi l’aborder différemment de tes autres projets ? J’ai l’impression que cette série a été plus réfléchie en amont. Est-ce une nouvelle étape ?
D’un côté, j’ai fonctionné comme pour mes autres images ou séries : c’est parti d’une envie soudaine, inexplicable, que j’ai peu à peu rationalisée. En revanche, comme je savais que la série devait être rigoureusement construite, j’ai, en effet, passé plus de temps sur la cohérence des images. La différence avec mes autres travaux consiste surtout dans le fait que les images ne peuvent être lues séparément ; il faut vraiment les regarder ensemble et dans l’ordre pour comprendre l’histoire.
Le projet a mûri très vite : j’avais accepté une séance quoi qu’il arrive avec Sirithil. Il me restait avant la date fixée une semaine pour trouver une idée de photo. En commençant à réfléchir, c’est comme si tout ce que j’aimais s’était d’un coup mélangé pour prendre forme de façon signifiante : les jumeaux, les Instax, les troubles psychiques, etc…, tout s’est coordonné dans ma tête. D’abord c’était flou, comme une envie sourde. Mais petit à petit, j’ai pu mettre des mots sur ces idées peu claires. En une journée j’ai eu l’idée du projet et le détail des 18 photos, ou presque. C’est allé très vite, instinctivement ; cela devait travailler inconsciemment en moi depuis quelque temps !
Cela m’a demandé beaucoup de rigueur et de travail pour que la série puisse fonctionner ; je n’ai jamais autant écrit ou fait de croquis, avant et après la séance. Et en même temps, ce n’était pas une prise de tête artificielle, c’était naturel. C’est en cela que j’ai travaillé comme d’habitude : les images se sont imposées comme une évidence.

Merci Julie !

Interview Julie de Waroquier
Interview Julie de Waroquier
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