Interview

Dedalus

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15 Minutes

Exifs

Nom / Dedalus
Pseudo / Dedalus
Age / Je sais que c’est pas vrai, mais j’ai dix ans
Localisation IRL / Chantilly, France
 

Style de photo / Aller, on va dire portrait parce que je photographie surtout des gens et que c’est ce que je montre, je fais d’autres choses mais je les garde pour moi.
Date de début de photo / Dès mon premier appareil photo, je devais être au lycée encore
Apprentissage / Autodidacte
Statut / Amateur acharné

Photographes préférés / Avedon, Sieff, Salgado, Meisel, Newton, Vermeer, Rembrandt, Mondino, Perfido, Schwab, Lindbergh, Walter, Mert et Marcus, Roversi, Boubat, Ronis, Ritts, la liste est longue encore. Je m’arrête là
Chanson préférée / Une chanson dans laquelle il y aurait tous des Doors et de Radiohead
Film préféré / Un film entre Il était une fois l’Amérique et Memento
Livre préféré / Ada ou l’ardeur
Citation préférée / Take the best, fuck the rest
Région préférée / l’Hérault
Gourmandise préférée / Les chips ou les pistaches ou le beurre de cacahuète (rhhaaaa purée ça fait longtemps que je me le suis pas fait celui-là)

Une journée type en 5 mots / Déconne, rires, talents, humains, échanges

Appareil photo / Brownie de Kodak
Logiciel / Photo deluxe. Sérieusement, le matos on s’en fout non? “If a photographer cares about the people before the lens and is compassionate, much is given. It is the photographer, not the camera, that is the instrument.” Eve Arnold Elle a raison la dame

Dedalus

Peux-tu nous en dire un peu plus sur ton univers sombre et onirique ?
D’où ça vient, je n’en ai pas la moindre idée.
Sombre et onirique, je sais que c’est comme ça que les autres le voient souvent.
A mes yeux ça n’est pas vraiment ça, mais chacun voit les choses comme il le veut, ça ne me gêne pas.
Je dirais plutôt que je ne cherche pas du tout à m’ancrer dans le réel en photographiant et quand je le fais, je ne me sens pas forcément à ma place.
Déréaliser les choses ou créer quelque chose qui n’a pas d’équivalent dans le monde c’est plutôt comme ça que je vois ce que je fais. Alors oui ça peut paraître onirique, je le concède.
Ce que je veux exprimer? Tellement de choses, que si je savais les dire avec des mots, je ne perdrais pas mon temps à le faire en photo alors je vais éviter de dire maladroitement ce que je ne suis même pas sûr d’arriver à dire en photo.
Sombre, parce que je suis plutôt joyeux et que j’aime mieux explorer cette partie de moi dont je ne me sers pas ailleurs. Au cinéma je préfère toujours les méchants, plus épais, ils posent plus de questions, ils s’opposent, résistent, on a plus envie de fouiller ça que les gentils dont on a vite fait le tour, parce que souvent ils sont dans une triste convention bien pensante ou très convenue. Le gentil joue toujours sur l’identification du spectateur alors que le méchant c’est très rare. Les références sont nombreuses, ça va être compliqué de parler de ça ici. On va dire que j’ai beaucoup lu de fictions (d’où ce goût pour l’invention de personnages), j’ai fait beaucoup de peinture et de dessin avant la photo, un amour fou pour le cinéma et la musique.
Et surtout j’ai toujours été fasciné par la photo même avant d’avoir pu en faire. J’ai des piles de magazines photo qui me servent de table de chevet par exemple. Je suis boulimique de belles images.

Quelles rencontres ont été décisives dans ta pratique photographique ?
La première personne qui a posé en portrait pour moi. Révélation totale. En deux secondes, j’ai compris tout ce que je ne voyais pas avant. Que j’avais toujours voulu faire ça, prendre en photo des gens que ça amuse de poser.
Et en 2008 les rencontres photographiques d’Arles. Cette année c’était Christian Lacroix qui dirigeait. J’ai vu quasi tout ce qui se faisait de bon en photographie de fiction et que je contemplais dans les magazines depuis des années, tout ça en une journée. Voir les tirages de Lindbergh, Roversi, Walker et Avedon, grande claque.
Ça a été radical, après ça me suis bougé les fesses beaucoup plus. Ça m’a sorti de ma zone de confort. Et suite à ça, j’ai rencontré des gens énormes qui m’ont aidé, accompagné, bousculé, contrarié, critiqué, bref des gens que j’aime encore et qui m’aiment aussi je crois. Je ne vais pas commencer à citer je vais risquer d’en oublier. Mais ils sont faciles à retrouver ils sont crédités sur les photos de ma page FB, même s’ils sont en coulisses (stylistes, coiffeurs, maquilleurs, assistants amis, mannequins modèles).

Peux-tu choisir une de tes photos et nous en expliquer les différentes étapes de création ?
Pas facile cette question. Choisir une histoire parmi des dizaines d’autres et je sens que je vais encore une fois être très bavard, trop. Ok, alors allons-y. Prenons cette photo qui nous montre Morgane Humbert coiffée et maquillée par Noelia de Jesus dans une robe de Ludovic Winterstan.

Cette photo est le fruit de ma première rencontre avec Ludovic Winterstan. J’avais déjà travaillé avec Morgane et Noelia auparavant. Morgane et moi nous sommes connus à un moment où nous n’avions ni elle, ni moi, encore rien fait qui puisse attirer l’attention, je crois que nous sommes heureux de nous être croisés. Après notre première séance photo, les choses ont pris une autre dimension pour nous deux. C’est aussi Morgane qui m’a présenté Ludovic Winterstan, bien des mois avant cette séance photo.
J’ai appris par la suite que Morgane était avec Ludo comme elle avait été avec moi, parfaite et aimante, une amie. Lorsqu’elle m’a montré son travail, j’ai eu un coup de foudre sur ce que ce type pouvait créer. Courant novembre 2011, j’ai donc écrit à Ludovic pour qu’on shoote ensemble. Il a accepté. Mais il m’a fallu être patient. Il préparait un concours, il ne pouvait pas se concentrer sur de la photo avant avril, mais l’idée était acceptée.
En attendant, j’ai donc patiemment préparé le terrain pour ce shoot. Je parle à Ludovic de cette impression de monde aristocratique post apocalyptique que semble décrire ses robes. Il adhère à cette idée de civilisation inconnue. J’en ai parlé à Noelia logiquement. Noelia est une maquilleuse coiffeuse de génie qui a les mêmes envies que moi et qui comprend tout ce que je lui propose même quand j’explique mal. Un rêve.
A l’arrivée du printemps, je pars donc à la recherche d’un lieu pour shooter. Il me fallait un décor fort, post apocalyptique ou presque. Quelque chose en ruine. Il y a pas mal de friches industrielles aux environs mais beaucoup sont taguées ou galvaudées par beaucoup de photographes. C’est par hasard que je vais finir par trouver. Ma voiture tombe en panne, je me retrouve donc à devoir aller bosser à vélo pendant quelques jours. C’est en cherchant un raccourci que je finis par passer devant des endroits que je n’avais fait que survoler (à 5 minutes de chez moi, j’étais passé devant des milliers de fois sans les voir). Voilà, l’endroit était trouvé. L’équipe construite.
J’échange quelques mots avec Noelia sur mes attentes en termes d’ambiance pour affiner les choix de make-up et coiffure. J’ajoute Frédéric Gourdin à l’équipe pour poser en duo avec Morgane. Et je demande à mon ami Emilien Blond de l’aide pour m’assister. Avril arrive et je propose à l’équipe de shooter le 1er mai 2012. Tout le monde est OK.
De là, j’envoie un brief très détaillé à tout le monde qui contient l’organisation logistique, le point sur les ambiances recherchées, le déroulement et les besoins. Deux semaines avant, Ludovic agacé par une question que je lui pose a failli ne pas venir, pensant que je cherchais un styliste photo. Je l’appelle et je lui dit que je ne veux pas de styliste mais que je veux Ludovic Winterstan. Le voilà rassuré et content de cette réponse. Il me dit “c’est bon, je serai là” et raccroche.
Le jour du shoot arrive, je récupère tout le monde à la gare. Ils sont tous de bonne humeur. L’équipe est bonne. Morgane et Ludo sont complices. Noelia et moi également. Emilien et Frédéric s’adaptent très vite à la bonne ambiance de travail. On finit vite par tous bien s’entendre et nous construisons ensemble. Pendant qu’on prépare Morgane, je m’ouvre le crâne, je pisse le sang, ils veulent tous qu’on aille aux urgences. Pour moi, il n’en est pas question. J’attendais ce jour de shoot comme on attend Noël. Je ne sais pas pourquoi, j’avais dans mon sac de l’alcool à 90°. Je nettoie la plaie, je colle une compresse et on continue (au final, je découvre plus tard que je n’ai pas de plaie ouverte, ça a saigné fort c’est tout).
Petit à petit, je me rends compte que Ludovic est un enfant, il me met une ambiance délirante pendant tout le shoot. Il crie, il court, il rit fort, très fort, ça vanne dans tous les sens. Je ne sais pas comment mais j’arrive à faire des photos entre deux conneries. Heureusement Emilien est là et m’aide à rester concentré sur ce que je veux faire. Ludovic fait le con mais il reste malgré tout très présent et voit clairement les points de prise de vue que je propose. Il ajuste tout et voit vraiment où je veux en venir. Nous sommes tous contents de ce que l’écran de l’appareil nous montre et ça nous motive.
Bref, on passe une journée merveilleuse dans ces lieux magiques et les photos sont à la hauteur de ce que nous attendions. Le shoot n’était même pas fini que nous parlions déjà d’en refaire un autre pour pousser les choses encore plus loin.
Et suite à ça, de nombreux autres shoots ont suivi (dont la série Casus Beli) et ça continue encore aujourd’hui avec Morgane et Ludovic que je vois toujours. Ludovic est même devenu un frère d’élection si je puis dire.
Voilà, l’histoire de cette photo, ce n’est pas juste une photo avec des techniques et du matériel, c’est surtout l’histoire de gens qui sont devenus très proches les uns des autres autour d’un projet. La photo fait ça aussi, elle crée du lien et je me dis qu’au final c’est ça l’essentiel, créer ce lien.”

Quel est le projet le plus fou que tu aies déjà réalisé ?
Le plus fou ? J’ai l’impression que tous les projets sont fous à chaque fois. C’est rare que je me lance dans des choses qui ne me semblent pas folles. La démesure des envies est une constante. J’en ai d’ailleurs récemment fait le constat et je cherche à présent à faire les choses avec une approche moins dingue et spectaculaire. Je suis à la recherche de la simplicité. Mais au final, ça demande aussi de la dinguerie cette affaire là.
Sinon dans les trucs un peu fous. Depuis l’an dernier j’avais envie de me lancer dans la création de personnage entièrement recouvert de paillettes. J’en ai beaucoup parlé avec Sarah Machal et Ornella Zaffani l’hiver dernier. J’ai fini par me lancer avec Ornella en février dernier et ça ouvert la série Ocre friction.

J’ai adoré ça, et j’ai donc décidé de continuer ça sur plusieurs séances avec d’autres équipes. C’est fou le nombre de filles qui vendraient leur mère pour avoir de la paillette entre les fesses. Faut savoir que la paillette est une pute, elle s’incruste partout. Trois mois après j’en retrouve encore à des endroits inattendus chez moi, au boulot, dans la voiture. C’est pas une sinécure du tout, mais l’effet visuel est très beau. On obtient vite quelque chose de flatteur.
Pourquoi le faire?
A vrai dire, l’hiver je m’ennuie photographiquement parlant. Shooter dehors c’est vraiment ce que je préfère. Je déteste le studio photo. Faire du nu, ça me parle pas plus que ça. Réunir du stylisme pour shooter ça sur un fond gris, franchement quel intérêt?
Ocre friction m’a donné l’occasion de me réconcilier avec le nu et le studio. D’un seul coup, je ne faisais pas du nu et je ne faisais pas vraiment du studio. J’ai expérimenté beaucoup de choses en termes de fond (fond papier, tissus, tissus pailletés), de gestions des lumières et des couleurs (travail à la gélatine, en lumière continue, travail en poses longues, etc).
En post traitement, je me suis régalé. Les latitudes de travail sur les photos étaient énormes. Affranchi du stylisme, j’ai aussi pu avoir un dialogue avec les filles qui posaient que ne permet pas toujours un vêtement. Le vêtement impose toujours quelque chose d’une façon ou d’une autre. Alors que quelqu’un qui est recouvert des pieds à la tête de paillettes on est sans limite sur les propositions qu’on peut se faire en jeu.
Anecdotes?
Comme il faut longtemps pour préparer les filles, on arrivait le matin et on mangeait ensemble le midi. Du coup, j’ai des photos de monstres nus dorés qui mangent à mes côtés. On finit par s’habituer au personnage brillant et on a du mal à reconnaître la fille démaquillée qui ressort après. La fille de tous les jours est une inconnue. On a passé la journée avec une créature ocre et de fiction.

Quel est le prochain projet que tu voudrais réaliser ?
J’ai trois projets en cours en ce moment. Le premier est la reprise de la série Ocre friction qui travaille sur les textures et les matières brillantes sur des corps nus. Le deuxième tourne autour du mouvement des corps et du tissu. Le troisième est une série citadine qui mettra en scène un personnage une promeneuse un peu sombre. Dans ces trois projets, il s’agit toujours de créer des sentiments à attraper en photo et à mettre en évidence pour celui qui regarde.
Pourquoi ? Sincèrement, je ne sais pas, j’ai juste envie, besoin de faire ça et pas autre chose. Ah si peut-être parce que dans ces trois projets ce sont des amis qui sont impliqués !

Combien de temps te prend la post-production de tes photos et quelles sont tes étapes incontournables ?
Si je n’ai pas accumulé trop de séances, je suis plutôt rapide. Car j’adore cette partie du travail photo autant que celle de la prise de vue. Après, une séance je fais vite le tri des photos que je vais garder. C’est toujours la première photo qui est la plus longue à traiter car elle sert ensuite d’étalon à toute la série. Je cherche à faire correspondre ce que raconte la photo à travers les jeux de lumières et de couleurs. Le traitement de la couleur et de la lumière en disent beaucoup sur l’ambiance d’une photo. Une photo naturelle ça n’existe pas.
Je suis de ceux qui pensent que le traitement sert à exprimer une subjectivité pas la réalité. La réalité on s’en fout on la vit tous, tous les jours. Quand je lis un bon livre ce n’est pas pour y voir un auteur qui est comme moi, j’aime mieux quand j’ai devant moi un être singulier qui essaye de partager cette singularité. Je peux mettre quelques heures ou plusieurs jours avant de faire mon choix. Une fois que le choix est fait, je passe entre une heure ou deux heures par photo. Ne faisant pas dans la quantité, j’accepte que ça puisse être long. Je n’ai pas d’étapes incontournables, chaque photo est différente. Il y a bien sur des automatismes mais je les adapte à la photo et pas l’inverse.

Tu as fait du dessin aussi, comment es-tu arrivé à la photographie et pourquoi ?
J’ai longtemps dessiné oui. J’étais surtout quelqu’un qui reproduit. Je dessinais ce que je trouvais dans des bouquins ou des magazines. J’ai mis longtemps à me rendre compte que je dessinais beaucoup à partir des photos des magazines féminins ou photo. Ça n’est que très récemment que je m’en suis aperçu.
A posteriori je me dis que j’étais un photographe sans appareil photo. J’en avais un mais ça me coûtait la peau des fesses de faire les développements et tirages. J’en faisais donc très peu. Le lien s’est fait lors de mon service militaire, j’étais dans un bureau et un jour un gradé qui revenait de mission au Kossovo, s’est mis à scanner ses photos de mission. Il retouchait ses trucs sur Photo Deluxe. Il créait des calques, jouait sur les modes de fusion et incrustait des trucs ici et là. Ca m’a fasciné de suite. En sortant de là, j’ai acheté un scanner et j’ai commencé à scanner tout ce qui me tombait sous la main. Et pendant longtemps, j’ai retouché du Isserman, Jonvelle, Lindbergh, Avedon, Von Unwerth, Mert et Marcus, Meisel, Sieff, Salgado, Roversi et même des pubs pourries. Je faisais des collages photoshop. Et je me suis rendu compte que je ne pourrai plus dessiner, je prenais vraiment mon pied à faire ça. J’y ai beaucoup appris.
Puis un jour ma sœur arrive avec un appareil photo numérique qu’elle venait d’acheter aux débuts du numérique. Elle me l’a prêté, j’ai été accroc de suite. Je m’en suis payé plein d’autres depuis. Mais même comme ça j’ai mis longtemps à arriver au portrait. Il a fallu qu’on me mette le nez dessus avant que je réalise que c’était ça et rien d’autre. Ça m’a pris 20 ans. Je suis lent, très lent…

Dans cette interview tu as disséminé des réponses à cette question mais pour résumer, qu’est ce qui te fais aimer autant la photographie et prendre autant de plaisir ?
Ce qui me fait aimer la photo c’est d’abord et surtout les gens, leur sincérité dans l’échange, leur capacité à tout donner absolument tout pour quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas quelques heures auparavant. Ça me touchera toujours cette aptitude spéciale. Ces gens là me fascinent. Et plus ça va, plus je rencontre des dingues hallucinants qui m’aident à repousser mes limites personnelles en me montrant qu’on peut être encore plus en accord avec soi si on fait tomber certaines de nos inhibitions.
Aimer ça ne supporte pas les limites, aimer ça se fait à fond ou ça ne se fait pas. Le plaisir de l’image est un vrai moteur, créer un objet qui n’existait pas et qui finit par m’être agréable à l’œil est une drogue plutôt savoureuse et peu dangereuse.
On me dit parfois que je post traite sous LSD. Je crois plutôt que les photos sont mon LSD. J’en ai quelques unes avec lesquelles j’ai vécu des moments très forts, comme au révélateur dans le bain argentique. Certaines images se révèlent à moi au moment du post traitement et la magie de ces instants est assez compliqué à décrire tout comme elle n’arrive pas pour chaque photo. A chaque photo, je prie pour que ça opère encore. J’ai même des images qui n’ont plu à personne et où j’ai ressenti ça. Du coup la perception qu’en ont les autres ne vient même pas perturber cette chose là. Si j’ai pris mon pied, ça me suffit. Enfin l’autre partie c’est rendre à l’équipe qui m’a suivie, lui rendre plus qu’elle ne m’a donné. C’est essentiel.

Tu m’as dis “détester” la mode et pourtant je trouve ton travail très axé de ce coté là. Dans les poses, le stylisme, ce que tu montres … Peux tu nous éclairer sur ta façon de penser ?
Pour ce qui est des poses, je ne suis pas d’accord avec toi, je veille justement à ne pas avoir recours à ces poses trop souvent artificielles des photos de mode. Les poses sont motivées par une histoire, une émotion à donner, mes modèles bougent et vivent autour d’un thème. Je ne fais pas de la mode, je ne travaille pas pour elle, je ne suis pas engagé dans le modèle économique qui la fait exister, je suis amateur et par conséquent détaché de toutes les nécessités de ce milieu.
En revanche, oui pour aboutir certains projets, j’ai besoin des ressources du milieu de la mode (mannequins, stylistes, maquilleurs, coiffeurs), c’est aussi là que je trouve le plus grand nombre de créatifs avec qui échanger. Ces quatre corporations sont truffées d’artistes et de génies. Je crois que nous nous nourrissons les uns les autres.
Quand je dis détester la mode, je déteste surtout les stéréotypes engendrés par celle-ci, les choses bling bling faussement aristocratiques, la vision de la femme toujours trop sexuée, les appartements haussmanniens, les piscines de luxe, les belles voitures, bref cette vision nouveau riche du monde. La haute société a perdu sa culture et son raffinement, on ne fait plus que la singer. Mais le plus effrayant c’est l’oligarchie de la mode, tout ça n’est plus du luxe depuis longtemps. La mode d’aujourd’hui se vend dans les supermarchés, même un mec comme Jean-Paul Gaultier pour qui j’ai une grande sympathie fait plus de chiffre grâce à ses parfums que grâce à la couture (d’ailleurs on apprend que la partie prêt-à-porter va être fermée).
La finance a mis la main sur le luxe aussi et ça n’est plus guidé que par l’obsession de faire de l’argent pour les dividendes tout ça. Ils sont rares ceux qui arrivent encore à créer. Du coup, les petits crèvent de cette oligarchie qui ne s’occupe pas de la transmission des savoirs et qui ne se soucie guère d’aider la relève. On préfère investir dans une fille qui a fait le buzz en couchant avec du footballeur analphabète (le pire étant que ça marche).
La mode est morte, je ne peux pas la détester. Y a de nouvelles choses à faire explorons-les. Donc oui, je tisse des liens avec cette couche de la mode qui reste à la lisière parfois même dans les marges de cette industrie. Frayer avec les marginaux de la mode me plaît bien, je vis une aventure avec eux et eux avec moi. A vrai dire ceux qui font de la mode aujourd’hui sont plutôt rare ou vieux.
Les photographes de mode sont devenus des ouvriers du milieu là où ils étaient de vraies rock stars il y a vingt ou trente ans. Les agences de mannequins profitent de la manne de photographes qui arrive gratuitement sur le marché en demande de mannequins à photographier. Les agences avaient besoin de photographes pour faire les books des mannequins. Cette phrase a changé. Les photographes ont besoin des agences pour faire leur book photo.
La terminologie de Bourdieu dominant / dominé apparaît clairement dans cet exemple. Le rapport de force s’est inversé. Est-ce que c’est bon ou mauvais, à vrai dire je n’en sais rien. Je n’ai jamais fait appel à ces agences. Il en va de même pour les publications dans les magazines de mode, combien de fois a-t-on pu lire les propos de vieux photographes dépités de voir les jeunes accepter de faire des éditos complets et gratuitement pour les magazines, au point que plus aucun magazine ne paie ces fameux éditos ? Dans le même temps, on peut aussi dire que la mode et la publicité ont également capté toute l’attention du public en ce qui concerne la création photographique. 80% de la production photo qui est vue est celle de la mode et de la publicité. Le besoin de reconnaissance attire donc une grande partie des photographes vers ce milieu. Et le peu qui reste ce sont des concours photos avec gros prix détenus par des fondations qui récompensent les happy few de leur milieu.
Bref tout ça est en train de favoriser une marge qui ne trouve pas sa place dans ce qui a longtemps fait rêver. Je le redis, il y a à mon sens de nouvelles façons de créer à mettre en œuvre.
Moi j’ai choisi de créer avec des gens que j’aime et de me faire plaisir avec eux librement. Et si ça ressemble à de la mode, peut-être bien mais c’est loin d’être le cas.

Merci Dedalus !

Interview Dedalus
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